Conclusion

La Libération Évangélique de la Femme,
Libération de l’Humain

La Femme:Antiféminisme et Christianisme
par Jean-Marie Aubert, Professeur à l'Université de Strasbourg
Cerf/Desclée, Paris, 1975, pp 179-182

Tout au long de ces pages nous avons tenté de cerner l’originalité de ce que l’on peut appeler la forme chrétienne de l’antiféminisme, sorte de compromis plein d’ambiguïtés entre les exigences évangéliques, poussant à reconnaître à la femme les mêmes droits qu’à l’homme, et le poids ancestral de structures patriarcales mettant la femme sous la domination de l’homme. Certes, le christianisme a ainsi exalté la femme et fait reconnaître sa dignité dans les deux voies qui lui étaient offertes, la fonction maternelle et la virginité consacrée. Mais il l’a fait en payant un lourd tribut aux structures androcentriques que lui avait transmises la culture antique : en situant cette dignité de la femme dans les limites étroites de sa marginalisation sociale, sous la primauté absolue de l’homme considéré comme le représentant achevé de l’espèce humaine; et surtout, en conférant à cette primauté une sorte de caractère dogmatique, l’exclusion des femmes de tout ministère sacré n’étant que l’expression à l’intérieur de l’Église de cet antiféminisme.

L’effondrement des structures patriarcales, sous les coups du progrès scientifique, culturel et industriel, devait peu à peu conduire, comme pour l’esclavage, à reconnaître l’égalité des droits entre les deux sexes. Mais, la sexualité, en tant que phénomène humain et culturel, est probablement le domaine où les antiques représentations collectives et les vieilles réactions affectives restent les plus vivaces, si facilement mises au service du besoin de dominer pour mieux s’affirmer. Aussi, malgré la proclamation théorique de l’égalité sexuelle, la discrimination antiféministe reste-t-elle profonde dans la période de transition où nous sommes. Elle se manifeste dans l’Église par le ferme maintien du refus de faire accéder les femmes aux ministères consacrés, et dans la société civile par le refus d’accorder aux femmes les droits qui leur sont cependant reconnus en théorie à égalité avec les hommes. Dans les deux cas, on légitime cette attitude par une dichotomie fonctionnelle des sexes, relégant le féminin dans des tâches qui seraient plus adaptées à sa « nature », en fait des tâches subalternes, soit qui servent l’homme, soit qui ne portent pas atteinte à son pouvoir.

Et c’est justement là que se fait encore sentir la force des justifications idéologiques que bien des hommes d’Église ont accumulées au cours des siècles, pour expliquer par une incapacité et débilité propres à la femme sa subordination nécessaire à l’homme. Aussi, l’intérêt de l’analyse critique de ces justifications intéressées n’est pas qu’historique, mais toujours d’actualité. Car, même si la foi religieuse qui les sous-tendait n’est plus partagée par de nombreux antiféministes, elles se survivent chez nombre de nos contemporains, croyants ou non, sous la forme de représentations et comportements collectifs misogynes. Ceux-ci ont hérité de leur origine théologique un certain caractère absolu, celui d’une pseudo-vérité métaphysique sur la femme. Aussi, paraissent-ils tellement naturels qu’on ne songe même pas à les remettre en question, alors que l’on sait que leurs fondements culturels sont révolus; et c’est même au point qu’un grand nombre de femmes, se croyant pourtant émancipées, les adoptent spontanément, se faisant les complices de leur propre servitude, qu’elle soit de type érotique, commercial ou simplement professionnel.

C’est cet antiféminisme latent, ce mono-sexisme narcissique et masculin, qui n’ose plus dire son nom et qui imprègne notre société, qu’il s’agit de démystifier, en prenant conscience de l’inanité de ses motivations. C’est à ce prix que notre civilisation pourra devenir plus humaine, moins uni-dimensionnelle, car vraiment bisexuée. Dans cette lutte pour une vraie libération de la femme, c’est aussi l’homme qui sera libéré, libéré de ses fantasmes narcissiques et de sa prétention à dominer. Mais, tous deux, libérés pourquoi? Libérés d’une dialectique qui bloque le progrès humain dans une voie unilatérale révélant actuellement ses limites, ils pourront ensemble et à égalité affronter les graves problèmes de notre temps avec toutes les ressources de l’humain. Cette commune libération, loin d’aboutir à la juxtaposition de deux manières d’envisager et d’aborder le monde, devra au contraire se structurer au sein d’une véritable collaboration et d’un authentique dialogue entre ces deux moitiés de l’humanité, seule manière de faire émerger les virtualités de l’être humain, toujours inachevé, en vue de solutions nouvelles. De même que la rencontre de deux cultures, si elle s’effectue dans le respect mutuel et en dehors de tout contexte colonialiste, peut faire sortir l’une et l’autre de son isolement pour un enrichissement et un échange mutuels, de même l’éradication de l’antiféminisme dans notre Univers culturel peut être un facteur décisif pour l’avènement d’un progrès vraiment humain.

Les chrétiens, plus que d’autres, doivent être au premier rang de ce combat : ils savent la responsabilité passée du christianisme dans cet antiféminisme. Pour eux, il ne peut s’agir uniquement de songer à une ouverture du sacerdoce aux femmes; certes, ce problème, interne à l’Église, revêt le caractère d’un symbole ou d’un test du sérieux avec lequel l’Église sera résolue à appliquer chez elle l’enseignement de Vatican II sur la nécessité d’abolir toute discrimination basée sur le sexe. Mais l’ampleur de l’enjeu est bien plus vaste; car partout où la femme est rabaissée, réduite à un objet ou à un instrument au service de l’homme (même dans une hypocrite exaltation), partout où elle est victime d’une discrimination, que ce soit dans le monde du travail ou des responsabilités publiques, le chrétien doit se dire que l’Évangile n’est pas annoncé, comme à propos de toutes les autres injustices et oppressions humaines.

C’est donc là pour les chrétiens une manière privilégiée de se faire prendre au sérieux dans la construction d’un monde plus humain, en actualisant l’Évangile face à un grave problème de notre temps. C’est peut-être la grande chance de cette période de l’histoire qui est offerte aux chrétiens, celle de témoigner de la valeur permanente de l’Évangile par delà la relativité culturelle. En effet, la mutation historique moderne a fait table rase des structures ancestrales qui impliquaient la subordination de la femme et sa marginalisation; il reste seulement à éliminer les tenaces rémanences de ce passé antiféministe, qui ne demandent qu’à être bousculées comme un édifice vermoulu et inhabité.

Alors l’Évangile sera libéré sur un point essentiel; ce sera le prélude à d’autres libérations en vue de la réunification effective de l’humanité, de laquelle l’Église s’est elle-même définie comme le signe et le sacrement(1), pour l’accomplissement du dessein de Dieu sur l’homme. Bref, il s’agit d’aider à la maturation du germe évangélique au sein des transformations de notre temps, qui la rendent désormais possible, en particulier dans ce domaine : la reconnaissance effective à la femme de ses droits pléniers de personne humaine, appelée comme l’homme à participer au plan de Dieu dans l’histoire. C’est ce à quoi, par-delà les siècles, invitait saint Paul, lorsque — malgré ses hésitations — il annonçait la joyeuse nouvelle de la fin du racisme, de l’esclavage et de la discrimination sexuelle, en écrivant aux chrétiens de Galatie : « Il n’y a ni Juif ni Grec, il n’y a ni esclave ni homme libre, il n’y a ni homme ni femme; car tous vous ne faites qu’un dans le Christ Jésus» (Gal 3, 28).

Notes

1. Vatican II, Constitution dogmatique «Lumen Gentium», n° 1.

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