1. La découverte

L’ordination Des Femmes dans L’Église Catholique

Reflexions sur une « tradition du coucou »

de John Wijngaards

Traduction française per Suzanne Tunc
Bibliographie par Edith Bernard

En novembre 1975, au cours d’une après-midi de congé, je déambulais nonchalamment dans les longs corridors du Séminaire Saint-John à Hyderabad, en Inde. L’air était chaud et humide. J’étais habillé de manière décontractée d’une chemise khurta blanche par-dessus un pantalon blanc, avec des pantoufles aux pieds. J’entrai dans la bibliothèque ; il n’y avait personne. C’était le moment où les étudiants jouaient au football ou arrosaient les thumma, arbres de notre jardin. Rien dans cette situation habituelle, prosaïque et ordinaire ne me préparait à la découverte que j’allais faire et qui allait changer ma vie.

En préparation d’un séminaire d’études national indien sur les ministères dans l’Église prévu pour juin 1976 à Bangalore, on m’avait demandé d’étudier les ministères féminins. La question m’intriguait. En 1971, durant le Synode des Évêques à Rome, le Cardinal Flahiff, archevêque de Winnipeg avait fait l’intervention suivante:

En dépit d’une tradition multiséculaire qui empêche les femmes d’avoir part au ministère, nous estimons que les signes des temps nous contraignent à étudier la situation actuelle et à envisager des possibilités pour l’avenir. Le signe le plus évident est que des femmes accomplissent déjà avec succès des tâches pastorales… Ceci est l’unique recommandation que les évêques canadiens soumettent à ce Synode. 1(1)

Spécialisé dans l’étude des Écritures, j’avais décidé de me concentrer sur les objections scripturaires s’opposant à l’ordination des femmes. Le livre sur lequel je suis tombé ce jour-là était un commentaire du dix-septième siècle en latin sur la Première Lettre à Timothée de mon compatriote Cor van der Steen, connu sous le nom latin de Cornelius a Lapide. L’exemplaire se trouvant en notre bibliothèque, publié à Paris en 1868, tombait presque en pièces. Ses pages avaient jauni avec le temps et avaient été trouées par les vers. Mais je pouvais encore en lire le latin.

Dans 1 Timothée 2, 12-14 il est dit : ‘Je ne permets pas à la femme d’enseigner ni de dominer l’homme. Qu’elle se tienne donc en silence. C’est Adam, en effet, qui fut formé le premier. Ève ensuite. Et ce n’est pas Adam qui fut séduit, mais c’est lafemme qui, séduite, tomba dans la transgression’. Cornelius entre dans la discussion avec ardeur. Les femmes ne peuvent enseigner à l’Église. Et s’il ne leur est pas permis d’enseigner, comment pourraient-elles assumer l’office du prêtre ? Et cette interdiction est absolue et universelle, déclare-t-il, pour de nombreuses raisons :

  • Cela découle de la nature de la femme.
  • Dieu a soumis la femme à l’homme après la chute (Gen 3, 16).
  • Le silence en présence des hommes correspond mieux au statut inférieur de la femme.
  • L’intelligence, le sens du discernement et la discrétion de l’homme surpassent ceux de la femme.
  • En prenant la parole à l’église, la femme pourrait induire l’homme en tentation.
  • Les femmes doivent demeurer ignorantes des choses qu’elles n’ont pas besoin de savoir.
  • En posant de stupides questions à l’église, une femme pourrait devenir objet de scandale pour les autres femmes. 2

Pendant que je traduisais ce texte, c’était comme si tous les préjugés stupides et sans nuances du Moyen âge s’échappaient du livre et s’étalaient à mes pieds. Ainsi, c’était de cette manière que des théologiens avaient interprété l’Écriture! J’ai soudain saisi combien étaient considérables les implications d’une telle attitude.

Grâce aux recherches modernes, nous savons que les Lettres pauliniennes les plus tardives, telles que la Première Lettre à Timothée, ont été écrites alors que planait la menace gnostique à laquelle les femmes étaient considérées comme étant particulièrement vulnérables. Le texte grec lui-même et son contexte indiquent clairement que cette injonction doit être traduite comme ceci : ‘ Je n’autorise pas actuellement aux femmes à parler dans l’assemblée’3; ‘ J’ai décidé que pour le moment les femmes ne doivent pas enseigner ni exercer l’autorité sur les hommes’ 4. Les références à Adam et Ève sont des justifications logiques cachant des motivations inconscientes, et non des déclaration inspirées, comme celle dans Tite 1, 12: ‘Crétois, perpétuels menteurs, mauvaises bêtes, ventres paresseux’. L’interdiction faite aux femmes de prendre la parole dans les assemblées était, par conséquent, à l’évidence, à usage local et temporaire, non pas une loi valable pour l’éternité. Ceci ressort aussi du fait que, dans les autres communautés ecclésiales, les femmes ne prenaient pas la parole.5

Revenons-en à Cornelius a Lapide : son commentaire fut considéré durant des siècles comme une référence et les préjugés à la base de son argumentation ont soudain mis en relief la question principale. J’ai compris que nous étions, non devant l’Écriture inspirée par l’Esprit, mais devant une interprétation forcée de l’Écriture. Y a-t-il vraiment une base scripturaire solide pour exclure les femmes des ministères ordonnés ? Cela m’a aiguillonné et je me suis lancé dans une période de recherches intenses. J’ai fait un voyage en train de dix heures à Pune pour y consulter la bibliothèque de l’Athenaeum papal. J’ai commandé en Europe des livres et me suis procuré des articles de revues, certains sur microfilm. Mes recherches m’ont amené à la conclusion qu’au total neuf arguments tirés de l’Écriture avaient été utilisés pour exclure les femmes de l’ordination. Aucun ne résiste à l’examen.6   Dans touts les cas c’était de la discrimination culturelle qui consolidait la tradition soi-disante de ne pas ordonner les femmes.

Je compris qu’il s’agissait là d’une question sérieuse. Dans l’Église, la cause de la relégation des femmes à un rôle purement passif relève de certains préjugés culturels plutôt que de la volonté de Dieu. Par cette erreur théologique, les fidèles se sont vu infliger un énorme dommage au cours des siècles et ce mal continue ses ravages aujourd’hui. Une étroitesse d’esprit relevant de la culture a perverti les idées chrétiennes et  réussi à mettre à l’honneur un préjugé païen jusqu’à l’introduire dans la pratique chrétienne. En d’autres termes, l’opposition vis-à-vis des femmes prêtres constitue un exemple classique de ce que j’appelle la ‘tradition de l’œuf du coucou’ et dont il existe de multiples exemples dans l’Église !

Non seulement les coucous déposent subrepticement leurs œufs dans les nids des autres oiseaux, mais les œufs qu’ils déposent imitent astucieusement ceux de leurs hôtes. En Grande-Bretagne, par exemple, les coucous peuvent déposer des œufs dont les dessins et les couleurs ressemblent aux œufs des mouchets, des rouges-queues, des moineaux et des chanteurs. L’oiseau qui a reçu l’œuf dans son nid n’en est pas conscient. De manière semblable, nous voyons comment, dans l’Église primitive, les préjugés envers les femmes ont été présentés comme découlant de l’Écriture et revêtus d’habits chrétiens. Mais attendez la suite !

Le tout jeune coucou fait preuve d’une forme diabolique de comportement connue sous le nom d’ ‘éviction des compagnons de nid’. Son but :  éviter de devoir être en concurrence avec les membres de la couvée pour la nourriture. Au cours des premières heures qui suivent sa naissance, le jeune coucou, nu, aveugle, ressent une pressante propension à rejeter du nid tout objet, qu’il s’agisse d’œufs ou d’autres oisillons. Pour cela, il se place sous l’objet à éjecter et, aidé par un enfoncement entre les omoplates, il le soulève par-dessus le rebord du nid. Vingt-quatre heures après sa naissance, le coucou dispose du nid pour lui tout seul et est devenu l’unique sujet de l’attention de ses parents nourriciers. Aussi étonnant que cela puisse paraître, la très contestable tradition anti-féministe de l’Église catholique fonctionne de la même manière. Durant de nombreux siècles, les femmes ont assuré un certain nombre de ministères, y compris celui du diaconat ordonné. Tout a été jeté par-dessus bord. Les vocations de femmes au sacerdoce ont été réprimées. Des pratiques anciennes qui allaient à l’encontre du préjugé en place, telle que la dévotion à Marie-Prêtre, ont été étouffées. La tradition de l’œuf de coucou est une tradition de tueur en série. Mais la vilenie ne s’arrête pas là.

Comme le jeune coucou se développe, il devient en général plus grand que ses parents nourriciers. Cependant, ces derniers sont désormais attachés à lui et continuent à le nourrir en dépit de l’incongruité de sa taille. Ils sont fermement convaincus qu’il est leur propre rejeton. L’on peut voir ainsi une minuscule fauvette faire ingurgiter les insectes qu’elle vient d’attraper à un coucou emplumé qui fait dix fois sa taille ! La même chose se passe dans l’Église en raison de sa tradition de l’œuf de coucou. Ceux qui ont le pouvoir d’enseigner sont souvent aveuglés par les origines de la tradition qui remonte très loin et ils chercheront à en défendre l’authenticité, sans prendre conscience des incongruités résultant de leur position et qui sautent aux yeux d’un observateur impartial.

‘Arrêtez’, direz-vous. ‘Ce ne sont que vos idées. Comment savoir si ce que vous dites est vrai ? Rome sait bien mieux que vous. Depuis deux mille ans, jamais aucune femme n’a été ordonnée. Vous ne pouvez pas rejeter une si longue tradition d’un revers de la main !’  Vous avez raison. Je ne puis supposer au départ que vous serez d’accord avec moi. Prenez ce que j’ai dit jusqu’ici comme une hypothèse que je vais tenter de démontrer tout au long de ce livre. Je maintiens que l’opposition à l’ordination des femmes ne vient pas du Christ. Ce n’est pas Dieu qui a décrété l’exclusion des femmes du sacerdoce, mais celle-ci découle des préjugés sexistes d’origine païenne qui ont mis à mal la vraie tradition chrétienne de l’appel des femmes au ministère ordonné.

J’ai présenté mes conclusions au cours d’un séminaire tenu à Bangalore du 2 au 7 juin 1976, incitant les évêques de l’Inde à examiner la possibilité d’ordonner des femmes au diaconat et au presbytérat. J’ai plaidé l’ouverture.

Ce qui paraît inacceptable à première vue peut se révéler être la volonté du Christ. Ce qui semble inhabituel et étrange peut très bien être ce que l’Évangile exige pour notre époque. Les Pharisiens ont rejeté le charpentier de Nazareth. Ils ont refusé de le reconnaître comme leur prêtre lorsqu’ils étaient au calvaire au pied de la croix. L’idée qu’une femme puisse représenter le sacerdoce du Christ peut apparaître pareillement bouleversante. Nos préjugés en la matière nous laissent dans l’erreur comme ceux des pieux contemporains de Jésus les ont abusés. Seule une honnête étude à la lumière de l’Esprit du Christ peut trancher la question du ministère des femmes et non pas les convenances ou la fantaisie personnelle. Après tout, c’est du sacerdoce du Christ, non du nôtre, dont nous parlons. 7

À la fin juin, j’ai assisté à Londres au chapitre général des Missionnaires de Mill Hill, congrégation à laquelle j’appartenais. À ma consternation je fus élu Vicaire général de la Société, ce qui impliquait un déracinement brutal m’éloignant des divers engagements que j’avais en Inde. Ce ne devait pas être le seul choc de cette année-là.

Quelques mois plus tard, en octobre 1976, la Congrégation romaine pour la Doctrine de la foi, ignorant l’avis de la Commission Biblique Pontificale, publia sa Lettre Inter Insigniores. Tout en rejetant certains des arguments anciens s’opposant à l’ordination des femmes, ce document en confirma les principaux. Le Christ lui-même a exclu les femmes, soutenait-il, et l’Église a respecté cette tradition. Des femmes ne pouvaient vraiment représenter le Christ qui était un homme. Elles ne pourraient jamais validement recevoir le sacrement de l’Ordre. J’y ai répondu en rédigeant Did Christ Rules Out Women Priests ? [Le Christ a-t-il écarté les femmes prêtres ?] 8 Il était clair que les parents nourriciers qui résidaient à Rome maintenaient toujours la tradition du coucou et leur défense se faisait encore plus tonitruante que jamais.

Mais, direz-vous, l’Église ne peut commettre une telle erreur. Il est certain que le Magistère ne commettrait pas une gaffe aussi monumentale ?! Si c’est ce que vous croyez, il sera instructif d’étudier comment le Magistère n’a pas réussi à discerner la vraie doctrine chrétienne relative à l’esclavage. C’est le sujet du chapitre suivant.

1 Le texte complet a été publié dans Archief van de Kerken, 6 août 1972.

2 Corneius a Lapide, Commentaria in Scripturam Sacram (Antwerp 1616), paris 1868, vol. 18. P. 396 ; voir aussi
p. 353.

3 A.D.B. Spencer, ‘Eve at Ephesus (Should women be ordained as pastors according to the first Letter to
Timothy 2 :11-15 ?). [Ève à Éphèse (Les femmes doivent-elles être ordonnés pasteurs selon la Première Lettre
à Timothée 2, 11-15 ?], Journal of Evangelical Theological Society17 (1974) p. 215-222 ; G.P. Huggenberger,
‘Women in church Office : Hermeneutics or Exegesis ? A survey of Approaches to 1 Timothy 2 :8-15
[‘Femmes en responsabilité d’Église : herméneutique ou exégèse ? Un compte rendu des points de vue sur 1
Timothée 2, 8-15’] Journal of Evangelical Theological Society 35 (1992) p. 341-360.

4 G.N. Redekop, ‘Let the Women Learn : 1 Timothy 2 :8-15 Reconsidered’ [‘Laissons la femme apprendre : 1
Timothée 2,8-15 revisité], Studies in Religion 19 (1990) p. 235-245.

5 ! Corinthiens 11,5 ; cf. 14,3 ; ! Corinthiens 14, 34-35 est un commentaire plus tardif.

6 Il est interessant de remarquer que, ce que je ne savais pas, la Commission Biblique Pontificale en étudiant en
1975 la même question en était venue à la même conclusion que moi, à savoir que l’exclusion des femmes du
sacedoce n’a aucune base dans l’Écriture : Origins 6 (1er juillet 1976) p. 92-96.  Voir aussi J.R. Donahue, ‘A
Tale of Two Documents’ [‘Une histoire de deux documents’], dans Leonard et Arlene Swidler (collectif)
Women Priests : A  Catholic Commentary on the Vatican Declaration [‘Femmes prêtres : un commentaire
  catholique sur la déclaration du Vatican’], New York 1977, p. 25-35.

7 John Wijngaard, ‘The ministry of women and social myth’ [‘Le ministère des femmes et le mythe social’], dans New Ministires in India, de D.S. Amalorpavadass, Bangalore 976, p. 50-82

8 John Wijngaards, Did Christ Rule Out Women Priests ?  [Le Christ a-t-il écarté les femmes prêtres ? ] McCrimmons, Great Wakering 1977 (2nd édition 1986) ; édition indien ATC Bangalore 1978 ; édition néelandaise, KBS, Brugge 1979.