L'ordination Des Femmes dans L'Église Catholique
Reflexions sur une "tradition du coucou"
de John Wijngaards
Traduction française per Suzanne Tunc
Bibliographie par Edith Bernard
Aussi fort qu'un oeuf de coucou ait pu ressembler aux autres oeufs du nid nourricier, quand vient le temps pour le jeune coucou de voler, il est clairement différent des parents qui l'ont nourri. Le contraste est évident. Dans les trois chapitres suivants, je vais montrer que la non‑ordination des femmes traîne avec elle tant de contradictions et d'anomalies qu'il faut bien la voir comme étant dans le mauvais nid. Et, comme dans le cas des oiseaux, on peut commencer par survoler l'ensemble.
Pourquoi les femmes ont‑elles été écartées par omission ?
Jean‑Paul II et la Congrégation pour la Doctrine nous disent que l'exclusion des femmes du presbytérat ministériel remonte à Jésus lui‑même.
Aux yeux de la Tradition, il apparaît que le motif essentiel qui anime l'Eglise pour appeler uniquement des hommes à l'ordination et au ministère proprement sacerdotal, c'est qu'elle entend demeurer fidèle au type de ministère ordonné voulu par le Seigneur Jésus Christ et religieusement maintenu par les apôtres.
Laissant la discussion des arguments de détail pour les chapitres suivants, telle est l'image générale : Jésus lui-même décida qu'il ne serait pas bon que les femmes aient part au ministère clef qu'il confia à ses apôtres. C'est pourquoi il laissa délibérément les femmes en dehors lorsqu'il choisit les douze apôtres. Il est vrai que Jésus avait quelques femmes parmi le groupe des disciples qui le suivaient et qu'il aurait pu facilement choisir l'une ou l'autre d'entre elles. Mais il ne le fit pas. Il n'était pas influencé par les coutumes sociales de son temps, puisque lorsqu'il l'estimait nécessaire il s'insurgeait contre elles.
On doit reconnaître que Jésus n'a pas hésité devant d'autres ‘imprudences’, qui, en effet, lui ont valu l'hostilité de ses concitoyens, notamment sa liberté à l'égard des interprétations rabbiniques du Sabbat. A l’égard des femmes, son attitude a été nettement novatrice : tous les commentateurs reconnaissent qu'il a enfreint bien des préjugés et les faits que l'on relève forment un ensemble saisissant.
Mais quand il en vint à choisir les douze et à les envoyer en mission lors du Dernier Repas, il omit intentionnellement les femmes. Ce dut être une décision délibérée de Jésus lui‑même.
En appelant seulement des hommes comme apôtres, le Christ a agi d’une manière totalement libre et souveraine : il l'a fait dans la même liberté avec laquelle il a mis en valeur la dignité et la vocation de la femme par tout son comportement, sans se conformer aux usages qui prévalaient ni aux traditions que sanctionnait la législation de son époque.
Ceci, affirme Rome, est confirmé par la tradition. Les apôtres ont imposé les mains aux personnel dignes de leur succéder alors qu'il se trouvait de nombreuses femmes de grande valeur parmi les nouveaux convertis. Les apôtres n'ont jamais imposé les mains à des femmes. L'Eglise primitive continua leur pratique. Les Pères de l'Eglise critiquèrent les sectes gnostiques dans lesquelles les femmes occupèrent une grande variété de ministères. Les Pères de l’Église soulignent que Jésus n’a choisi que des hommes. La tradition devint explicit au Moyen Age. Les théologiens médíévaux affirmèrent catégoriquement qu'en n'ordonnant pas les femmes, l'Eglise suivait l'exemple du Christ. La conclusion est, dès lors, sans échappatoire.
L'ordination prebytérale, par laquelle est transmise la charge, confiée par le Christ à ses apôtres d'enseigner, de sanctifier et de gouverner les fidèles, a toujours été, dans l'Eglise Catholique depuis l'origine, exclusivement réservée à des hommes … Les raisons tout à fait fondamentales sont notamment : l'exemple rapporté par la Sainte Écriture, du Christ qui a choisi ses apôtres uniquement parmi les hommes; la pratique constante de l'Eglise, qui a imité le Christ en ne choisissant que des hommes; et son[autorité enseignante vivante qui, de manière continue, a soutenu que l'exclusion des femmes du sacerdoce est en accord avec le plan de Dieu sur l'Eglise.
Dans ces mêmes documents apostoliques, le Pape maintient que l'exclusion du ministère presbytéral ne minimise en aucune façon le rôle ou le statut des femmes. ‘La présence et le rôle des femmes dans la vie et la mission de l'Eglise, quoique non liée au ministère presbytéral, demeure absolument nécessaire et irremplaçable’. ‘L'Eglise désire que les Chrétiennes prennent entièrement conscience de la grandeur de leur mission; aujourd'hui, leur rôle est d’une importance capitable pour l'humanisation de la société et pour que les croyants retrouvent la véritable image de l'Eglise’. ‘L'Eglise, en défendant la dignité de la femme et sa vocation, a manifesté de l’honneur et de la gratitude à celles qui, fidèles à l'Evangile, ont participé en tout temps à la mission apostolique de tout le Peuple de Dieu. Il s'agit de saintes martyres, de vierges, de mères de famille, qui ont témoigné de leur foi avec courage et qui, par l'éducation de leurs enfants dans l'esprit de l'Evangile, ont transmis la foi et la tradition de l'Eglise.
Nous pouvons résumer tout ceci en quelques mots : les femmes participent pleinement à la mission apostolique de l'Eglise, mais le Christ n'a pas voulu qu'elles soient des prêtres ministériels. Est‑ce que cela a un sens ?
Un minister de ‘personnes comme vous et moi’
Pour comprendre le ministère spécifique établi par Jésus Christ, il faut noter le fait qu'il a aboli la prêtrise de l'Ancien Testament fondée sur des réalités prétendues ‘sacrées’. Il abandonna cette prêtrise telle que la comprenait l'Ancien Testament et qui reposait sur une philosophie distinguant le sacré et le profane. Des choses matérielles de tous les jours, comme les maisons, le bétail, le fait de manger et de boire, de travailler, etc., étaient ordinaires et ‘profanes’. Dieu n'était pas directement présent dans ces choses. Mais d'autres "choses" de ce monde étaient considérées comme ayant été pénétrées par la présence de Dieu et devenues ainsi ‘sacrées’. Telle est l'origine des temps ‘sacrés’ (le Sabbat et les jours de fêtes), les lieux ‘sacrés’ (principalement le Temple), les objets ‘sacrés’ (par exemple les vases utilisés pour le culte), et les personnes ‘sacrées’ (prêtres) consacrées à Dieu. Le prêtre de l'Ancien Testament était séparé du peuple de la même façon que le Sabbat était considéré comme plus saint que le lundi, ou le Temple un lieu plus sacré que la piscine de Bethzatha. Le prêtre était la corporéité d'une présence divine dans un monde profane.
Au lieu de substituer de nouvelles choses sacrées aux anciennes, le Christ alla plus loin. Il abrogea radicalement la distinction elle‑même entre le sacré et le profane. Ceci peut sembler surprenant aux Chrétiens qui continuent inconsciemment de penser en termes d'Ancien Testament. Ils imaginent que le Nouveau Testament est la mise à jour de l'Ancien. Ils pensent que nos églises ont pris la place du Temple de Jérusalem, que notre dimanche remplace le Sabbat, que nos vases sacrés sont la continuation de ceux du Temple et que le prêtre du Nouveau Testament est une version améliorée de celui de l'Ancien Testament. La raison de ce malentendu vient partiellement des développements intervenus dans l'Eglise au cours de son histoire, et partiellement à la nécessité humaine d'avoir des choses quasi‑sacrées comme les églises qui doivent faire partie d'une religion établie. Mais, fondamentalement, le glissement à des choses intrinsèquement ‘sacrées’ constitue une régression et est contraire à l'enseignement du Nouveau Testament.
Dans le nouveau Royaume de Dieu que Jésus est venu établir, ce sont les choses ordinaires qui sont devenues signes de la présence de Dieu et sources de grâces. L'eau pure, utilisée pour le baptême, fait des baptisés des enfants de Dieu. Le pain et le vin du repas familial procurent la matière pour l'Eucharistie. L'onction par l'huile utilisée normalement sur les blessures peut signifier la guérison et le pardon de Dieu. L'humanité de Jésus fut un sacrement et l'ordre sacramentaire qu'il a établi sanctifiait les choses ordinaires et les personnes ordinaires.
Jésus a mis fin au sacerdoce comme institution sacrée. Lui-même n'appartenait pas à la classe sacerdotale d'Aaron. En tant que représentant de tous les êtres humains, il abolit la dignité des prêtres liée à une descendance charnelle. Il établit une nouvelle prêtrise fondée sur ‘le pouvoir de la vie indestructible’. Les notions de l'Ancien Testament concernant les prêtres étaient si étrangères au Christ que nous ne le voyons jamais employer le terme ni pour lui‑même ni pour ses disciples. Jésus s'appelait ‘le fils de l'homme’, ce qui, en Araméen, se traduit par ‘une personne ordinaire’, ‘quelqu'un comme vous et moi’.
Les personnes que Jésus a choisies pour continuer son ministère n'étaient pas membres d'une classe privilégiée, mais des personnes ordinaires comme lui‑même ‑ pêcheurs, collecteurs d'impôts, paysans, artisans, hommes d'affaires. Le ministère que Jésus a inauguré était un ministère exercé par des personnes quelconques, non par des fonctionnaires sacrés. S'il a aboli toutes autres catégories, pourquoi aurait‑il tenu à l'exigence de la masculinité pour ses futurs ministres ? Cela ne serait‑il pas curieux et contradictoire ?.
Fils et filles de Dieu
L'Evangile de Jean nous dit : ‘A tous ceux qui l’ont reçu, il a donné de devenir enfants de Dieu, à tous ceux qui croient en son nom, qui ne sont pas nés de la chair, ou du désir de l'homme, mais de Dieu’. Remarquez qu'ici aucune distinction n'est faite entre l'homme et la femme. Tous deviennent par le baptême enfants de Dieu. Et tous reçoivent une part au ministère de prêtre de Jésus et au ministère prophétique.
Tout disciple, homme ou femme, porte sa propre croix avec le Christ. Chacun de ses disciples doit porter témoignage sur lui,même à travers persécutions et mort. Tous adorent le Père avec le Christ. Tous les chrétiens participent ainsi au sacerdoce royal du Christ. Tous sont appelés ‘prêtre de son Dieu et Père’, ‘prêtre de Dieu et du Christ’. Hommes et femmes ensemble constituent ‘un royaume et une prêtrise de notre Dieu’.
Le Christ Seigneur, Grand‑Prêtre pris d'entre les hommes (cf Héb.5,1‑5) ‘a fait un peuple nouveau, un royaume, des prêtres pour son Dieu et Père'. Les baptisés, en effet, par la régénération et l'onction du Saint Esprit, sont consacrés pour être une demeure spirituelle et un sacerdoce saint’ .
Ce sacerdoce commun est donné par le sacrement du baptême. Remarquons que ce baptême est exactement le même pour chaque personne. Il n'y a absolument aucune différence dans le baptême conferré aux femmes. Jésus apporta ici un changement révolutionnaire, qui transforma complètement la situation des femmes dans la sphère religieuse. Alors qu'auparavant, les femmes ne faisaient partie qu'indirectement de l'Alliance de Moïse, par le baptême, elles devenaient enfants de Dieu sur un plan égal avec les hommes.
Dans l'Ancien Testament, seuls les hommes étaient participants de l'Alliance. Seul l'enfant mâle était circoncis à l'âge de huit jours. L'Alliance était donc conclue directement avec les hommes. Les femmes n'en faisaient partie que par les hommes d'abord, comme filles du père, puis comme épouses du mari.
Seuls les hommes pouvaient donc offrir les sacrifices au Temple. Trois fois par an, aux trois fêtes principales, tous les hommes devaient se présenter devant la face de Yahweh. Les femmes pouvaient venir de leur côté et prendre part au repas sacrificiel, comme les enfants, les esclaves et les hôtes. Mais ce n'était pas leur propre sacrifice. La raison principale en est que les épouses, comme les enfants, les esclaves et le bétail étaient la propriété du mari. ‘Une bonne épouse est la meilleure des possessions’. En pratique, le mari pouvait répudier sa femme, mais elle ne pouvait le répudier. Un voeu religieux fait par une femme n'était valide que s'il était ratifié par son père ou par son mari.
Au Temple de Jérusalem, les femmes juives étaient admises seulement dans un ‘parloir’ ‑ la cour des femmes. Il leur était interdit d'aller plus loin. Au contraire, les hommes pouvaient entrer dans la cour des Israélites. Cette cour faisait face à l'autel des holocaustes et c'était là que les prêtres acceptaient les dons pour le sacrifice. Les hommes avaient les meilleurs places dans les synagogues; les femmes regardaient derrière une clôture. Les hommes pouvaient lire la Torah. Seuls les hommes, dix d'entre eux, pouvaient former le quorum, minyan, requis pour les prières publiques. A l'âge de 13 ans, les garçons étaient initiés à leurs devoirs religieux d'adultes par la cérémonie de la Bar Mitzvah. Rien de tel n'existait pour les filles.
Tout ceci changea avec le Christ. St Paul affirme que le baptême du Christ transcende et efface toutes les différences sociales qui existent dans l'humanité.
C'est par la foi que vous êtes tous enfants de Dieu en union avec le Christ Jésus. Vous tous, en effet, baptisés dans le Christ, vous avez revêtu le Christ. Il n'y a plus ni Juif ni Grec, il n'y a plus esclave et homme libre, il n'y a plus l'homme et la femme, car tous vous ne faits qu'un en Jésus Christ.
L'ordination au ministere presbytéral est une extension de la participation sacrificelle et prophétique qui a été donnée par le baptême. Quoique le presbytérat ministériel ajoute une nouvelle fonction aux pouvoirs reçus au baptême, il est en même temps relié à celui‑ci.
Le sacerdoce commun des fidèles et le sacerdoce ministériel ou hiérarchique, bien qu'il y ait entre eux une différence essentielle et non seulement de degré, sont cependant ordonnés l'un à l'autre; chacun selon son mode propre, participent de l'unique sacerdoce du Christ.
Quand le Concile dit que la participation au sacerdoce du Christ par le sacrement de l'Ordre est en essence différent, il veut dire que le baptême par lui‑même ne confère pas la mission d'enseigner, de gouverner et d'offrir le sacrifice au nom du Christ. Il ne veut pas dire que pour la réception des Ordres vient s'ajouter une nouvelle catégorie de discriminations.
Une commune dignité
Jésus a fait des hommes et des femmes des enfants de Dieu égaux. Le sacerdoce commun que les hommes et les femmes partagent avec le Christ est orienté vers le ministère presbytéral. Pourquoi donc restreindre tout à coup ce ministère aux seuls hommes ? Quoi que l'on puisse exiger pour l'ordination, ce ne peut être une chose qui rendrait une personne supérieure à une autre. Vatican II est explicite sur ce point:
Commune est la dignité des membres du fait de leur régénération dans le Christ; commune la grâce d'adoption filiale; commune la vocation à la perfection; il n'y a qu'un salut, une espérance, une charité sans division. I1 n'y a donc, dans le Christ et dans l'Eglise, aucune inégalité qui viendrait de la race ou de la nation, de la condition sociale ou du sexe… Même si certains, par la volonté du Christ, sont institués docteurs, dispensateurs des mystères et pasteurs pour le bien des autres, cependant, quant à la dignité et à l'activité commune à tous les fidèles dans l'édification du Corps du Christ, il règne entre tous une véritable égalité. Vatican II, Lumen Gentium, n° 32.
Jésus a aboli les genres comme catégorie pour son royaume. Hommes et femmes sont égaux en tant qu' enfants adoptifs de Dieu. Ne serait‑il pas illogique d'impliquer que les discriminations effacées par le baptême pourraient survivre dans le ministère presbytéral ?
Supposer que Jésus, après avoir aboli le sacerdoce fondé sur la sacralité et fondé un ministère de personnes comme vous et moi, ait brusquement voulu en exclure les femmes n'a aucun sens. La présomption selon laquelle Jésus, qui aurait effacé l'ancien préjugé contre les femmes dans le sacerdoce commun des croyants en Christ l'aurait rétabli dans le ministère presbytéral défie toute logique. Soutenir que Jésus, qui a établi l'adoration ‘en esprit et en vérité’, et pour lequel l'amour et le service étaient les caractères suprêmes de son ministère, aurait introduit la masculinité comme un critère essentiel, contredit l'essence même de l'Evangile.
Même avant d'examiner de manière détaillée tous les arguments, nous pouvons déjà discerner que la tradition qui exclut les femmes, quelle que soit son origine, ne peut véritablement pas venir d'une ‘décision déliberée de Jésus Christ’. Cela ne cadre pas avec l'Evangile. Cette tradition a tout le plumage d'un coucou éclos dans un faux nid. Et même ceux qui n'ont pas étudié la théologie professionnellement peuvent le ressentir, comme nous le verrons dans le chapitre suivant.
En fait, c'st seulement dans la Lettre aux Hébreux que la prétrise du Christ est discutée en termes
explicites et mise en constraste avec la prétrise de l'Ancien Testament. V. particulièrement
Heb.5,1‑4; 7,26‑28.
