L’Alliance Internationale Jeanne D’Arc

L’Alliance Internationale Jeanne D’Arc

par Anne-Marie Pelzer

Courte Histoire D’Un Mouvement Catholique Feministe, fondé à Londres en 1911

AVANT-PROPOS

Dans une première partie, nous reproduisons ici une courte histoire de l’Alliance rédigée et diffusée en 1977.

Dans une seconde partie, nous abordons la situation à laquelle l’Alliance doit faire face aujourd’hui. Depuis 1977 bien des choses ont changé dans la société et dans les Eglises : dans l’Eglise romaine en particulier, … et aussi dans notre Alliance.

Notre association a subi le contrecoup de la divergence d’évolu­tion dans le monde socio-politique d’une part et dans le monde ecclésial catholique d’autre part : progrès et ouverture au féminisme d’un côté, blocage des débats et autoritarisme renforcé de l’autre. Malgré ces difficultés et ses propres faiblesses, l’Alliance, grâce à Dieu, a su garder scrupuleusement ce qu’elle regarde comme l’essentiel, ce qui fait sa force. Ce sont : un but clair et bien délimité; un souci de compétence et de recherche rigoureuse; un appel respectueux et répété au débat loyal; une perspective mondiale et une vision à long terme; une fidélité aimante à l’Eglise qui a, plus que jamais, besoin de notre franchise, de nos initiatives, de notre travail, de notre patience et de notre courageuse persévérance.

Aujourd’hui des perspectives nouvelles s’ouvrent à nous pourdes actions passionnantes. Des femmes et des hommes d’autres continents sont prêts à collaborer avec nous : qui va entretenir et multiplier ces contacts ? Ne les décevons pas !

Anne-Marie Pelzer 1992.

UN MOUVEMENT CATHOLIQUE FEMINISTE :

I. LE FEMINISME ACTIF EST-IL AUX MAINS DES ATHEES

Vers la fin du siècle passé, le mouvement féministe en pleine activité tenta de réunir, par-dessus les distinctions d’opinion religieuse et politique, tous ceux qui voulaient défendre les droits de la femme. Dans beaucoup de pays, sous l’influence du Code Napoléon, la femme était juridiquement assimilée au mineur d’âge et à l’aliéné. Pourtant, rares furent les catholiques qui se joignirent à cette croisade.

Toute une idéologie religieuse s’opposait à la remise en question de la subordination féminine. Il semblait inconvenant d’accorder aux femmes les droits civils et politiques ainsi que l’accès aux universités et aux fonctions publiques; la volonté divine exigeait le maintien de la toute-puissance maritale; la création de crèches était considérée comme une atteinte à la famille; l’opinion catholique de ce temps, tout orientée sur les classes bourgeoise et rurale, a longtemps méconnu ce besoin criant des travailleuses et des mères sans soutien.

Il est vrai que, dans tous les milieux, les femmes étalent soumises à de graves contraintes, mais en milieu catholique, cette sujétion féminine n’était pas un simple fait socio-culturel : elle paraissait Inscrite dans les lois divines et tous les fidèles se devaient de respecter ce pieux ordre des choses. Dans nos pays, le féminisme a donc dû se développer en grande partie en dehors de toute Influence chrétienne et contre une mentalité catholique sacralisant la domination masculine. Beaucoup de cercles fémi­nistes se montrent encore aujourd’hui anti-catholiques voire totalement anti-religieux. Cette hostilité n’est-elle pas la consé­quence logique de nos Ignorances et de notre aveuglement ? C’est une question que nous devons tous nous poser…. Le message chrétien de justice n’a-t-il pas été travesti dans le monde catho­lique et rendu odieux à ceux qui, sur la question féminine, voyaient plus clair que nous ?

La doctrine chrétienne la plus pure et la plus cohérente protège Intégralement tous les droits des femmes et les déclare Identiques à ceux reconnus aux hommes. Mais qui, dans cette première moitié du siècle, osa proclamer la vérité à ce sujet ? Aucun évêque, aucun théologien… mais une petite poignée de catholiques qui s’organisèrent, dès 1911, pour lutter contre les préjugés en cours : “Féministe et catholique”. En prenant la défense d’un groupe humain privé légalement de toute voix, ces militants savaient qu’ils suivaient les pas du Christ. La tâche était lourde, délicate, et les obstacles innombrables, mais l’Esprit Saint était à l’œuvre ! Profondément catholique, filialement attachée à la hiérarchie, cette Association, appelée aujourd’hui “L’ALLIANCE INTERNATIONALE JEANNE D’ARC”, a gagné ses titres de noblesse dans la diffusion du féminisme chrétien, par son action de pionnière, par son but unique et sans équivoque, par son activité inlassable et multiforme au service des femmes et aussi par son attitude de fille adulte de l’Eglise, audacieuse, compétente et fidèle.

II. UN EFFORT DE LONGUE DATE
En 1911, à Londres, un groupe de femmes britanniques se réunit sous le nom de “Catholic Women’s Suffrage Society”, en vue de lutter pour les droits politiques féminins dans le cadre du vaste mouvement des suffragettes. Les femmes d’aujourd’hui oublient trop que la plupart des droits essentiels dont elles jouissent maintenant, elles les doivent à ces militantes du début du siècle.

Ce groupement catholique établit bientôt de solides rela­tions internationales : il compte actuellement des membres dans vingt-quatre pays des cinq continents. En 1923, il élargit son programme pour englober tous les aspects de la condition féminine et se rebaptisa : “St Joan’s Social and Political Alliance”. Fait remarquable : malgré guerres et bouleversements, son journal “The Catholic Citizen” paraît sans interruption depuis 1915. Depuis 1973, deux éditions paraissent simultanément, l’une en anglais, l’autre en français ; cette dernière porte depuis 1977 l’appellation “L’Alliance”. Des bulletins régionaux sont publiés en français et en anglais.  (Depuis 1989, également en italien)

III. UN BUT CLAIR ET SANS EQUIVOQUE.

L’Alliance lutte pour la reconnaissance de l’identité des droits entre femmes et hommes, ce qui n’implique pas nécessai­rement l’identité des choix ! L’Alliance ne désire pas que les femmes imitent les hommes d’aujourd’hui dans leurs caractéris­tiques, leurs options, leur style de vie; elle ne tient pas à les masculiniser ni à déféminiser la société. L’Alliance lutte pour que hommes et femmes puissent, selon leur personnalité et leurs talents individuels, choisir librement leur travail parmi tout l’éventail des tâches utiles à la société. Elle veut détruire les stéréotypes qui, arbitrairement, confient les femmes à certains genres d’activités et qui écartent les êtres masculins de ces rôles étiquetés “féminins”. Loin d’appauvrir l’humanité par un nivelle­ment des sexes, le féminisme préserve l’originalité Individuelle : cette lutte contre l’abaissement des personnes enrichit et épa­nouit toute l’humanité.

L’Alliance est toujours restée exclusivement dédiée à ce but, soucieuse de préserver son action féministe de toute équivoque qu’entraîneraient des engagements politiques ou religieux, aussi louables qu’ils puissent être.

En dedans de ces frontières, le domaine d’étude et d’action est Immense : anthropologie philosophique et biologique, psy­chologie, démographie, sociologie familiale, sciences du travail et des loisirs, droits civils et politiques, problèmes de salaire et de sécurité sociale, organisation des tâches ménagères et éducati­ves, pédagogie familiale, scolaire et parascolaire, orientation et préparation professionnelle… N’oublions pas non plus la théolo­gie systématique, morale et sacramentaire, l’exégèse biblique et patristique, le droit canon, les aspects oecuméniques de l’accès des femmes aux ministères, les religions non-chrétiennes vis-à- vis de la femme, la femme dans l’histoire culturelle, littéraire et artistique de l’humanité… Toutes ces branches offrent ample matière à réflexion pour qui veut comprendre et corriger les inégalités injustifiées existant entre les sexes dans la société et dans l’Eglise.

L’Alliance a su s’attacher en divers pays l’adhésion et la collaboration de personnes hautement qualifiées dans des disci­plines très variées. Toutes les branches du savoir, tous les talents, l’expérience de toutes les tâches humaines trouvent leur emploi dans ce groupement. Jusqu’ici, les grands problèmes humains ont été étudiés avec une optique biaisée, selon le seul point de vue masculin. L’Alliance veut jeter un regard mieux équilibré sur le monde et sur les chemins qui s’ouvrent à lui. C’est un vaste programme !

IV. UNE ACTION MULTIFORME POUR LA PROMOTION FEMININE
Les premières féministes catholiques avaient compris que l’étendue et la gravité du problème féminin dépassaient de loin l’interdiction des droits politiques. La condition des femmes d’Outremer en particulier ne pouvait les laisser indifférentes. Un des premiers membres de l’Alliance, docteur en médecine, Agnès Mac Laren, avait fondé dès 1909 à Rawalpindi, un hôpital pour les femmes, où tout le personnel médical et infirmier était féminin; enfin, des soins qualifiés étaient apportés aux femmes musulmanes qui ne voulaient pas être soignées par des hommes. Cet hôpital est aujourd’hui dirigé par les Soeurs de la Mission Médicale, dont la fondatrice, Mère Anna Dengel, est aussi un membre vénérable de l’Alliance.

En 1937, l’Alliance présenta à la Société des Nations un mémoire sur la condition féminine dans des pays d’Afrique et d’Asie encore éloignés de leur indépendance. Jamais, jusque là, aucun organisme supra-national ne s’était occupé officiellement de ce problème. Cette intervention de l’Alliance en faveur des droits de la femme aborigène amorça le mouvement qui aboutit récemment à une convention internationale sur le mariage.

Dès cette époque, l’Alliance fit campagne contre les mutila­tions sexuelles rituelles des fillettes et des adolescentes. Aucune autre organisation ne désirait se mêler de cette question délicate, restée longtemps “tabou”. En 1952, la première intervention officielle sur ce sujet fut présentée au Conseil Economique et Social des Nations-Unies par une représentante de l’Alliance ; notre groupement venait d’être gratifié du statut consultatif auprès de l’ECOSOC. La lutte sera longue ! Aujourd’hui seule­ment, l’opinion mondiale commence à s’émouvoir; l’Office Mon­dial de la Santé vient enfin de condamner ces pratiques déshu­manisantes qui sévissent encore largement dans de nombreux pays d’Afrique.

Autre croisade de l’Alliance : celle lancée par la première secré­taire de la section française, Marie Lenoël, contre le proxéné­tisme, l’esclavage et la traite des êtres humains. Florence Barry, secrétaire Internationale de l’Alliance, avec l’aide de Phyllis Challoner et du Dr. Fede Shattock, notre toujours vaillante Vice- Présidente, accumulèrent les témoignages contre ces pratiques et les présentèrent devant la Commission contre l’Esclavage et devant divers Comités Institués par la Société des Nations ou par le Gouvernement britannique pour les territoires soumis à son autorité. Après la seconde guerre mondiale, elles Interpellèrent à ce sujet les agences Internationales des Nations-Unies.

Mais ce n’était pas seulement au-delà des mers que le sort des femmes devait être amélioré. Dans nos pays, l’épouse était complètement à la merci de son conjoint en cas de mésentente conjugale ou de prodigalité maritale. Partout, il y avait de gros problèmes : l’Instruction des femmes, leur préparation profes­sionnelle, leur accession à la fonction publique et à l’emploi privé, leur rémunération et leurs chances de promotion, la libre gestion de leurs biens, leurs droits parentaux, leur situation légale face à l’infidélité conjugale, à la séparation et au divorce, le recouvre­ment des pensions alimentaires, la prostitution, la protection légale contre les brutalités maritales et aussi toute la masse des préjugés et des mythes masculinistes. En 1924, l’Alliance devint un des membres fondateurs du Comité de Liaison des Organisa­tions Internationales Féminines. Cela lui permit d’obtenir le soutien d’autres groupements dans ses Initiatives auprès des organismes supra-nationaux.

Sur le plan des législations nationales, l’Alliance Intervient en maintes occasions, soit par l’entremise des sections locales, soit par celle des membres Isolés ressortissants des pays concer­nés. Cette tâche juridique est loin d’être achevée; presqu’aucun pays d’Europe n’a adopté de lois générales contre la discrimina­tion sexuelle dans le monde du travail.

L’action directe sur l’opinion publique n’est pas moins Importante. Trop d’adolescentes n’ont pas encore compris qu’el­les doivent bâtir elles-mêmes leur vie au lieu d’attendre que quelqu’un d’autre ne s’en charge en les épousant. Beaucoup de parents sombrent dans la même erreur, Insoucieux du fait que, dans la majorité des cas, ces jeunes filles, qu’elles se marient ou non, exerceront un métier et seront réduites, faute de diplôme, à des besognes fastidieuses et mal payées. Notre culture considère encore la femme avant tout comme une “auxiliaire” qui doit agir sur le monde par l’entremise d’un mari, d’un fils ou d’un patron qu’elle aidera dans l’ombre. Cette action par personne interpo­sée, frustrante pour les deux parties, est devenue presqu’impossible dans ce siècle de la technique où toutes les décisions professionnelles exigent des connaissances spécialisées. Il faut donc dissiper les attentes chimériques et placer les jeunes face à la condition féminine adulte telle qu’elle est vécue quotidienne­ment chez nous; enquêtes, statistiques professionnelles, entre­tiens avec des travailleuses et des mères “au foyer” aideront parents et enfants à comprendre l’importance d’une formation intellectuelle et technique sérieuse, pour les jeunes filles comme pour les jeunes gens. Exposés, débats, livres, articles de presse, thèses et travaux d’érudition, cinéma, télévision, tracts, lettres aux journaux tous les moyens modernes d’information sont utilisés pour cet effort de réflexion et d’éducation collective.

V. LA RECONNAISSANCE OFFICIELLE AUX NATIONS-UNIES.
La qualité et l’ampleur de ces travaux valurent à l’Alliance d’obtenir le statut consultatif de catégorie II auprès du Conseil Economique et Social des Nations-Unies – ECOSOC – à New York et à Genève, et d’être reconnue officiellement par l’Organisation Internationale du Travail à Genève – O.I.T. – et d’être inscrite sur la liste des organisations non-gouvernementales représentées à l’UNESCO à Paris.

Un fait n’a pas échappé à l’attention des délégués chargés de décider et de remettre périodiquement en question le statut officiel des organisations non-gouvernmentales désireuses d’être représentées à l’ONU : dans les vastes régions du monde influen­cées par le catholicisme, l’Alliance occupe une place unique. En effet, elle est activement et pleinement féministe; elle est totalement autonome vis-à-vis du clergé, statutairement et en prati­que; elle jouit de l’estime de la hiérarchie et des théologiens les plus Influents. Au regard des agences des Nations-Unies, l’Al­liance est un outil Irremplaçable pour faire progresser les prin­cipes et la pratique de la justice vis-à-vis des femmes dans l’univers catholique, généralement peu favorable à l’émancipa­tion féminine.

Depuis 1951, l’Alliance fut représentée à toutes les sessions de l’ECOSOC, ainsi qu’à la plupart de ses Comités et de ses Commissions, surtout celles de la Condition de la femme, à New York et à Genève. L’Alliance était présente aux séminaires des N.U. sur les Droits de l’Homme, ce qui implique toujours la Condition de la Femme, à Bogota, Addis Abeba, Bucarest, Lomé, Accra, Moscou, Téhéran, Ottawa et à Mexico pour l’Année de la Femme. L’Alliance était aussi à Lusaka pour un séminaire sur les droits économiques et sociaux dans les pays en voie de dévelop­pement, comme à New Delhi pour la Conférence sur le commerce et le développement (CNUCED) et encore à Kathmandu pour la Conférence sur la participation des femmes au développement dans les pays du Sud-Est Asiatique et du Pacifique. L’Alliance est toujours présente aux Conférences des organisations non-gouvernementales à New York et Genève, mais aussi à Paris, à Londres et à Bruxelles.

Parmi ses nombreuses interventions, relevons ses déclara­tions sur l’âge, le consentement et l’enregistrement du mariage, les droits privés des veuves, le recouvrement des pensions alimentaires par delà les frontières, le contrôle de l’application pratique de la convention des Droits de l’Homme, les mutilations sexuelles coutumières, la discrimination dans l’emploi, l’égalité de rémunération à travail égal ou équivalent, l’émancipation économique des femmes mariées, les retraites et droits à la pension, l’éducation féminine dans le Tiers-Monde, l’esclavage et la traite des êtres humains ou encore la participation des femmes au développement.

VI. VERS LE VRAI HUMANISME
En 1974, la déléguée de l’Alliance à la Commission de la Condition de la Femme à New York y présentait un mémoire sur l’influence des moyens d’information et de publicité sur le développement d’un comportement nouveau à l’égard du rôle des femmes dans la société d’aujourd’hui. Car, si nous parlons des droits des femmes, nous parlons aussi de leurs devoirs : les femmes doivent mieux servir la société. Elles ont envers la civilisation des devoirs bien plus larges et plus directs que ceux qui leur sont habituellement attribués par la tradition.

L’abolition des discriminations arbitraires transformera la vie de la personne et celle de la société. L’être masculin, aujour­d’hui écrasé par des responsabilités trop pesantes, pourra s’épa­nouir sur le plan familial, affectif, esthétique et spirituel. Les enfants, élevés à part égale par les deux parents, jouiront d’une sécurité affective plus grande et d’un meilleur équilibre. La femme, se sachant pleinement reconnue dans son autonomie et dans ses droits, pourra exercer tous ses dons à tous les échelons, sans risque de présenter des réactions de défense, d’agressivité ou de servilité. Le féminisme chrétien nous plonge au coeur de tous les problèmes humains : c’est la seule philosophie qui, tout en se réclamant du christianisme, étend à la question féminine le principe sacré de la souveraineté de la personne et condamne tout système aboutissant pratiquement à la subordination des femmes à leur mari, à leur famille ou à la société. Seule une morale vigilante sur ce point a le droit de s’appeler “humaniste”!

VII.  LA REEDUCATION DU MONDE CATHOLIQUE..
Au début de ce siècle, dans nos pays, le milieu catholique, plus encore que le milieu laïc, diffusait des théories et des comportements propres à perpétuer la subordination systémati­que de la femme. Les femmes ne pouvaient pas être ordonnées prêtres; elles ne pouvaient avoir accès ni au magistère, ni à la juridiction ecclésiale. Sur ces points Importants, l’Alliance ne pouvait d’emblée heurter de front les tabous enracinés dans l’esprit de l’immense majorité des fidèles. La situation était alors bien différente de celle d’aujourd’hui : ce chapitre de théologie sacramentaire s’était alourdi, au fil du temps depuis Saint Paul, de toute une idéologie Inacceptable : pendant de longs siècles, la femme fut systématiquement Infériorisée et culpabilisée; puis, récemment, une théologie idéaliste de la féminité prit le relais, animée des meilleures intentions mais désastreuse à la fois pour la justice pratique entre hommes et femmes et pour la spiritualité masculine. Il n’était même pas possible d’aborder la question de l’accession des femmes au sacerdoce. Aux yeux du grand public, l’exclusion paraissait entièrement justifiée par la “nature” et la “vocation propre” de la femme !

Il fallait d’abord, par une succession de travaux compétents dégonfler un à un les mythes masculinistes tels qu’ils sévissaient alors dans la littérature religieuse. L’Alliance s’y attacha. Travail de longue haleine qui est loin d’être terminé ! Tant que les fonctions ecclésiales officielles seront interdites aux femmes, des âmes naïves continueront à expliquer cette discrimination par les vieilles doctrines minorisant la femme. Les théologiens, même ceux de la Curie Romaine, récusent aujourd’hui presqu’unaniment cette idéologie de subordination, mais les habitudes de pensées sont longues à mourir ! Pendant longtemps encore la centralisation traditionnelle sur les points de vue et intérêts masculins risque de persister dans les écrits et discours reli­gieux. A nous d’y prendre garde !

VIII.  LES REQUETES AUX AUTORITES ECCLESIASTIQUES.
Dès 1928, deux membres de l’Alliance, Phyllis Challoner et Vera Laughton Matthews, avaient abordé le problème de l’accès des femmes aux fonctions ecclésiales dans leur livre “Towards Citizenshlp. A Handbook of Women’s Emancipation”. Mais à cette époque, pour ne pas choquer et bloquer la question, il

convenait d’abord de créer une vue plus équilibrée et plus rationnelle de la relation entre homme et femme. Lorsque cette base Intellectuelle indispensable fut établie, l’Alliance put entre­prendre, avec quelque chance d’être comprise, de présenter officiellement à la hiérarchie les revendications féminines dans le domaine ecclésial.

Démarches inaccoutumés de la part de laïcs à l’époque ! Elles exigeaient prudence, diplomatie et solidité théologique. Magdeleine Leroy-Boy, nouvellement élue Présidente Internatio­nale, sut guider l’Alliance dans ce tournant décisif, de manière à conduire cette opération délicate d’un façon progressive et sans heurt.

C’est en 1961 que cette occasion lui fut donnée, lorsque le Pape Jean XXIII invita les laïcs à exprimer leurs opinions en vue du prochain Concile. Aussitôt, l’Alliance se mit à l’oeuvre sur deux fronts : le front privé et le front officiel. Sur le front privé : une avocate et cinq théologiennes de l’Alliance publient un plaidoyer éloquent et vigoureux pour l’admission des femmes à la prêtrise, sous le titre (allemand) : “Nous ne nous tairons plus! Des femmes s’adressent au deuxième Concile du Vatican” (G. Heinzelmann et al.; éd. Interfeminas, Zurich). Dans les années suivantes, de nouveaux livres sont lancés par des membres de l’Alliance : Soeur Rita Hannon en Angleterre, Gertrud Heinzel­mann en Suisse, Tina Govaert-Halkes en Hollande, Mary Daly par deux fois aux Etats-Unis, Joan Morris en Angleterre, Ida Raming en Allemagne. Ces oeuvres, très différentes dans leur genre respectif, sont toutes consacrées à un aspect de la discri­mination sexuelle dans l’Eglise. Un membre théologien, le Profes­seur Léo Swidler de Philadelphie, fonde un groupe oecuménique de féminisme religieux : “Genesis III. Women Task Force in Religion”. D’autres théologiens nous appuient du résultat de leurs recherches : le Professeur J.M. Aubert de Strasbourg, le Père van der Meer en Hollande, le Père Idigoras au Pérou.

Sur le front officiel, l’Alliance adresse au Saint-Père ses premiers voeux officiels pour l’accès des femmes au diaconat (1961), puis pour l’accès de laïcs hommes et femmes au Concile, à titre d’observateurs et d’experts (1962). En 1963, elle envoie au Pape une résolution très prudente et respectueuse concernant

l’admission des femmes au sacerdoce. Depuis 1965, une révision profonde du Droit Canon est demandée officiellement par l’Al­liance à plusieurs reprises : dix-sept canons discriminatoires contre les femmes devraient être modifiés ou supprimés. L’Al­liance reçut aussitôt les encouragement privés de théologiens éminents et de hauts dignitaires ecclésiastiques. La conférence de presse donnée à Rome par l’Alliance en 1965 le prouve !

Elle fit largement connaître par tout le monde chrétien l’état de nos études et de nos requêtes. Jamais pareilles questions n’avaient été publiquement débattues devant la presse interna­tionale par une organisation catholique. Les réactions furent nombreuses et, dans l’ensemble, assez favorables à nos idées. Le monde catholique commençait vraiment à s’inquiéter du fait que les femmes n’avaient aucune part dans les décisions de l’Eglise. Les encouragements publics furent plus lents à venir.

Les résolutions de l’Alliance, envoyées au Vatican après chaque Assemblée Générale, sont depuis 1967 formulées en des termes qui insistent davantage sur le principe de la justice à l’égard des femmes. En 1967, à l’intervention de la Présidente de l’Alliance, le Congrès Mondial des Laïcs à Rome plaide avec une unanimité presque totale pour les droits de la femme dans l’Eglise. Les idées font leur chemin… En 1971, à la suite d’une intervention de notre section canadienne, la conférence épisco­pale catholique du Canada se déclare officiellement en faveur du ministère ordonné pour les femmes. Par leur requête au Synode Romain de 1971, ces évêques furent à l’origine de l’instauration au Vatican d’une Commission d’Etudes pour la place de la Femme dans la Société et dans l’Eglise. Contrairement aux voeux explicites du Synode, la Commission n’est pas autorisée à étudier le problème majeur : l’accès des femmes au ministère ordonné. De plus, c’est le Vatican qui en désigne les membres et on n’y trouve aucun expert connu en féminisme, ni aucun membre de notre Alliance. La presse nous apprit que les travaux ne s’y déroulèrent pas sans heurts !

Cette Commission Romaine de la Femme adressa en fin 1975 un dossier très hétérogène de réflexions et d’informations aux Eglises locales. L’Alliance en souligna les contradictions internes et adressa à Rome une critique qu’elle voulait construc­tive. Le Président de la Commission, Mgr Bartoletti, la félicita de ce rapport. Les travaux doctrinaux devront certainement conti­nuer, nous écrit-il, et “des associations comme la vôtre devront y prendre part” ! Depuis lors, l’Alliance s’efforce de faire appliquer les excellentes recommandations officielles que la Commission avait adressées aux conférences épiscopales nationales, aux associations catholiques internationales, aux ordres religieux et aux universités catholiques. Indépendamment de notre effort, nous eûmes la joie de saluer la création par l’Université Catho­lique de Nimègue, d’une section d’enseignement “Féminisme et Chrétienté”, confiée par la Faculté de Théologie à Catherine Govaert-Halkes ! D’autres organismes catholiques semblent moins vigilants pour faire appliquer chez eux les recommanda­tions de la Commission Romaine. Le monde catholique sera-t-il accusé d’avoir seulement voulu, à Rome, “sauver la façade” par de belles paroles sans intention de passer aux actes ? L’Eglise comprendra-t-elle que, sur ce point, le monde la regarde et la juge?

IX. CATHOLIQUE A PART ENTIERE.
Soucieuse de préserver son autonomie et sa liberté d’action, l’Alliance a décliné le privilège de devenir une organisation catholique, avec les contrôles exigés par Rome pour l’octroi de ce titre. Elle a voulu rester une “Organisation de catholiques” inscrite au Registre permanent du Conseil des laïcs à Rome. Elle n’en est pas moins en relations étroite avec la Conférence des Or­ganisations Catholiques Internationales, tant à Paris qu’à Ge­nève. Elle assiste aux réunions de ces deux centres d’information à titre de “membre associé”.

Malgré son franc parler, l’Alliance a gagné et conservé l’estime de la hiérarchie. Pie XII, Jean XXIII avant son accession à la papauté, et Paul VI ont adressé félicitations et encourage­ments à notre groupement. Son infatigable et regrettée Florence Barry, secrétaire internationale pendant plusieurs décennies, a été gratifiée de la Croix “Pro Ecclesia et Pontifice” pour son travail à l’Alliance. Chaque année, après la réunion du Conseil de l’Alliance, celle-ci envole au Saint-Père et à certaines personna­lités religieuses Importantes, les résolutions votées relatives à des problèmes d’actualité concernant la place des femmes dans la doctrine, la liturgie, le Droit Canon et les structures de l’Eglise. Elle entretient aussi des contacts suivis avec nombre d’évêques et d’autorités ecclésiastiques. Elle collabore activement à des travaux oecuméniques centrés sur la place des femmes dans l’Eglise.

Le récent document romain Interdisant l’accès des femmes à la prêtrise ne nous a pas découragés. L’Eglise a, bien souvent dans son histoire, été sujette à des Incidents de parcours rectifiés par la suite ! Dans le cas qui nous occupe, la Congrégation de la Foi n’a Interrogé ni la Commission Théologique, ni la Commission de la Femme, ni le Conseil Mondial de l’Apostolat des Laïcs; elle n’a pas tenu compte de l’opinion contraire exprimée par la Commission Biblique; chose plus grave encore, les évêques n’ont pas été consultés !

X. A MI-CHEMIN.
Bien d’autres courants féministes sont plus connus des masses. L’Alliance dédaigne les Invectives et les effets de scandale qui garantissent une publicité Immédiate. Mais tout autant, l’Alliance refuse les formes simplificatrices, vagues ou creuses qui sont le recours de beaucoup d’organismes religieux appelés à traiter de la promotion féminine. L’Alliance intervient soit pour rappeler des principes qui risquent d’être perdus de vue, soit pour fournir des faits, des chiffres, des textes précis et pour en tirer des conclusions concrètes. Elle fonde son action sur des prémisses vraiment chrétiennes, une documentation rigoureuse, une logique Inattaquable. Elle essaie toujours de proposer quel­que décision réaliste qui constituerait un pas en avant sur le chemin de la justice.

Aguerrie par bien des débats menés sous six Papes diffé­rents, l’Alliance ne se laisse pas décourager par des échecs temporaires; elle sait que l’Esprit est à l’oeuvre. D’autres organi­sations catholiques ont commencé, cinquante ans après nous, à adopter nos vues; nous nous en réjouissons. Dans les milieux catholiques traditionnels, l’Alliance a contribué à élargir la conception du rôle de la femme. Il reste un énorme travail à faire ensemble, d’éducation, d’information, d’animation, … Mais la tâche la plus dure est accomplie, la tâche du pionnier ! Cette tâche, l’Alliance l’a accomplie seule, terriblement seule humaine­ment, avec l’Esprit Saint pour guide. La route a été longue et dure. Dieu seul sait la somme de foi, de courage, de dévouement, de lucidité, de patience et de persévérance qu’il a fallu à cette poignée de femmes, à ces suffragettes, qui, il y a soixante-sept ans, se réunirent pour lutter pour la justice. L’Alliance a travaillé en fille adulte de l’Eglise, une fille qui prend des initiatives et qui pèse ses responsabilités, une fille longtemps incomprise mais toujours sage et aimante.

La route n’est pas terminée. A monde nouveau, mission nouvelle ! La vigilance s’impose ! Les Etats anciens se transfor­ment et les femmes se trouvent devant des présentations inédites de vieux problèmes. Des jeunes Etats ont surgi dont les citoyens doivent faire face à des difficultés similaires à celles que nous avons affrontées. Dans les deux cas, l’Alliance n’a-t-elle pas un rôle à jouer ? L’Alliance ne pourrait-elle pas aider les femmes à obtenir le respect de leurs droits personnels et familiaux, et à résister en même temps à la pression croissante du matérialisme et de l’athéisme ? Que Dieu lui donne la grâce de ne pas s’arrêter au milieu du chemin !

A.M. Pelzer

Bruxelles, 1977.

  • Depuis 1989, également en italien